Archives de la surprise de Vincent Aubert

Nathalie Chaix
5 novembre 2012
La P respectueuse

Nathalie Chaix

J’ai intitulé mon texte, en souvenir de Sartre, la p respectueuse. Le P signifiant, comme vous l’avez tous supposé, peinture. Je vais donc vous parler de Picasso. Non, je plaisante. Je ne m’y connais pas en peinture. Je suis un plouc respectueux. Plus précisément, je ne vois pas dans un tableau ce que normalement un être cultivé devrait déceler. On me place devant un arbre peint par Calame lui-même, et je ne vois qu’un arbre. Alors que d’autres, sans être spécialistes, y voient une multitude de choses fondamentales qui enrichissent leur existence. J’en suis jaloux et déçu.

Alors je lis Grand nu orange, et je me précipite sur internet pour découvrir les tableaux de Nicolas de Staël. Je n’y retrouve pas les affres des amours déchirantes entre Jeanne et le peintre. Je n’y retrouve pas Webern ou Schönberg qu’il devait avoir dans l’oreille. Je vois des tableaux, mais des tableaux que je peux interroger, à la lumière des pages dévorantes du livre, ou à l’aune d’une musique. Nathalie Chaix me donne une entrée pour mieux voir la peinture.

Dans ses précédents livres, les protagonistes, il faut bien l’avouer, étaient des branleurs de première, des re-suceurs de culture. Les femmes n’avaient aucune histoire et croquaient la culture par TGV ou EasyJet interposés grâce à une activité professionnelle acratopège et bien rémunérée. On était dans une sorte d’insoutenable fornication de l’être BCBG. Avec Nicolas de Staël, c’est beaucoup plus couillu, au propre comme au figuré. On se trouve dans l’œil du cyclone, là où ça se passe. Jeanne, le modèle, l’amante, est quelque chose à saisir. Son avidité à faire exister ce quelque chose est bouleversant, excitant. Si la peinture c’est ça, il faut organiser des nocturnes au MAH.

La P respectueuse. 
Il y a quelque chose de délicieusement sacrilège dans cette manière de bâtir une fiction à partir d’éléments réels et d’un décor appartenant au patrimoine mondial de l’humanité. Et ainsi de me donner le besoin de regarder les peintures de Nicolas de Staël, sans pour autant me parler de culture, de savoir. Regarder les peintures en pensant à l’amour, la douleur, la musique. J’aime cette pénétration subjective, cette démonstration des forces vitales, brutes et redoutables, qui, peut-être, sous-tendent à la création. Qu’est-ce qui empêcherait Nathalie de le faire ? Certains ont bien écrit un livre pour dire que la terre a été créée par Dieu. Qu’après six jour, il a dû instauré un break parce qu’Adam et Eve, eh bien... La création, ce n’est pas de la tarte. Et Nathalie n’y peut rien si le Christ termine sa carrière sur la croix et Nicolas sur le pavé.

Imaginez le même exercice effectué par Frédéric Mitterrand ! « Nicolas de Staël mêle son acharnement pour la peinture avec son amour acharné pour Jeanne. Cette lutte dionysiaque le précipitera dans le vide. » C’est moins bandant. Je préfère les fictions ravageuses aux exégèses savantes et ennuyeuses.

Il me reste une grande question cependant et je ne voudrais pas une réponse en queue de poisson, du style : «  Chais pas ! ». Je vais m’appuyer sur Mozart pour la poser et à travers Chérubin, vous demandez, à vous Nathalie, à vous mesdames : (chanté)

Voi che sapete che cosa è amor, donne vedete s'io l'ho nel cor, donne vedete s'io l'ho nel cor.


Nathalie et Blaise

Cela vous est certainement déjà arrivé. Vous commencez un livre et immédiatement vous pensez à quelque chose d’autre que les pages à lire. Un événement, un souvenir, une chose à faire. Cela m’est arrivé avec un roman d’Omar Pamuk. Chaque fois que j’attaquais une nouvelle page, une idée me venait et il fallait absolument l’écrire. Et à chaque reprise du bouquin, même phénomène, les mots de l’auteur me poussait vers un autre univers. Si bien que je n’ai encore jamais pu terminer le livre en question.

En lisant les trois ouvrages de Nathalie Chaix, la distraction ne fut pas aussi intense que celle subie avec Omar Pamuk, mais malgré tout quelque chose me trottait dans la tête que je n’arrivais pas à chasser malgré ma formidable progression dans les livres de Nathalie.

Parce que Nathalie Chaix, comme le dirait un certain Lucchini, c’est du lourd. C’est dionysiaque, Eros et Thanatos dans les rues Basses ! Quand la femme narratrice de ses romans jette son dévolu sur un homme qui passe à portée de phéromones, toute l’activité en puissance de son être de femme se concentre sur lui, lui l’Homme, Adonis ou Nicolas, et il a intérêt à assurer, à être à la hauteur de l’attente. TONNERRE ! Ça ronge, ça travaille, le quotidien s’efface, les règles sociales explosent, les convenances jetées par-dessus bord. La vie s’agite et il faut que cela se passe, sous peine de mourir. Il y a un tel surgissement de la vie, développement inattendu de forces telluriques du corps et de l’âme enfin réunis, besoin irrépressible de l’autre, que si cela ne se passe pas, on en crève. On en crève à se rouler parterre, à ingurgiter des substances toxiques sous toutes leurs formes et par tous les trous, qui laisseront le corps pantelant, méconnaissable et groggy pour le compte.

Nathalie nous décrit viscéralement le besoin de la chair à se nourrir. On est à la limite de l’art brut de la relation humaine. Mais avec un bonheur certain, une vibration étonnante de quelque chose qui nous fait fonctionner, nous les êtres humains. Sans ce désir, cette nécessité brute de l’autre nous ne serions que des fonctionnaires de la vie.

Et donc, après avoir lu Nathalie Chaix – d’ailleurs lire n’est peut-être pas le terme le plus adéquat, car cette lecture tient de la plongée voluptueuse en eaux troubles, agrémentée d’une très british distance face à une certaine intimité – donc après avoir parcouru les textes de Nathalie, j’ai cherché à découvrir ce qui me trottait dans la tête. Et j’ai trouvé. J’en suis resté pantois !

Le texte sous-jacent à celui de Nathalie a été écrit très précisément l’an de grâce 1654. Le lundi, 23 novembre, jour de saint Clément, pape et martyr, veille de saint Chrysogone, martyr également. Depuis environ 10 heures et demie du soir
jusqu’environ minuit et demi. Il a pour titre : Feu. Et a été écrit par un certain Blaise Pascal.

«Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob»
non des philosophes et des savants
Certitude. Certitude. Sentiment. Joie. Paix.
Dieu de Jésus-Christ.
Deum meum et Deum vestrum (mon Dieu et votre Dieu)
«Ton Dieu sera mon Dieu»
Oubli du monde et de tout, hormis Dieu.
Grandeur de l'âme humaine.
… le monde ne t'a point connu, mais je t'ai connu».
Joie, joie, joie, pleurs de joie.
Je m'en suis séparé:
Ils m'ont abandonné, moi, la source d'eau vive
«Mon Dieu me quitterez-vous?»
Que je n'en sois pas séparé éternellement.
Cette est la vie éternelle, qu'ils te connaissent seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ.»
Jésus-Christ.
Jésus-Christ.

Bien sûr l’objet du désir de Pascal n’est pas celui de Nathalie. Mais qu’importe, la violence du désir est la même. Seule la dynamique compte. Et on peut l’admirer chez Blaise sans pour autant devenir croyant, et chez Nathalie, tout en restant impuissant.